Comment trouver sa place quand on est multipotentiel / multipassionné ?

17/07/20 | Divers

Bonjour à tous !

ça fait longtemps, non ? Vous êtes toujours là ?…

Alors oui, je sais bien que si on veut avoir un blog qui marche, il faut poster régulièrement. Mais oubliez donc cette mentalité de productivité capitaliste que je vous ai attribuée sans vous demander votre avis. Tout comme un humain, avant de marcher, un blog ça titube, ça tombe, ça se repose, et ça se relève. Et tout comme moi, puisque je l’ai fait à mon image, ce blog a du mal à trouver son chemin dans ce monde.

Grâce à un coloc bien avisé qui se reconnaîtra s’il passe par là, j’ai pu récemment mettre un mot sur le problème pourtant évident qui m’empêche d’être aussi ambitieuse que je le voudrais. Je fais partie de la glorieuse caste des multipotentiels, ces êtres humains supérieurs qui ont beaucoup trop de talents pour ce bas monde (pas du tout). En fait, à ce terme, je préfère celui de “multipassionnée“, parce que je pense qu’on est tous multipotentiels, et que le problème consiste plutôt en ce manque de bon sens qui nous empêche de faire des choix. En résulte une impression que tout est possible, et une peur bleue de se fermer des portes. Concrètement, dans la vie de tous les jours, ça se présente comme ça :

Cerveau : Dis, Elise. Tu es une adulte, maintenant. On peut plus s’amuser comme avant à avoir mille passions à la fois, il faudrait faire un choix et s’y tenir. De préférence, quelque chose qui te donne un travail.

Moi : Mgnbhdjks.

Cerveau : Ah, oui, on n’a pas encore pris de café. Voilà, donc, si tu ne veux pas être prof toute ta vie, il y a l’écriture, le dessin, la cause animale, écologique et féministe, le blogging… On va laisser le reste de côté pour l’instant. J’ai fait une carte mentale très sophistiquée pour trouver une solution, et je me suis dit qu’on pourrait se lancer en freelance en continuant à enseigner, pour écrire des romans et faire un blog sur tout le reste, et on verra les opportunités que ça ouvre pour affiner le choix par la suite. Et le reste, on le garde en loisir, sans pression. Qu’en dis-tu ?

Moi : Je vais apprendre le ukulélé.

Cerveau : Quoi ? Mais si tu as envie de musique, on n’a qu’à reprendre la flûte, on avait atteint un bon niveau, ou au moins le piano ou le violon qu’on a essayés quand on était petits, mais je pense qu’il faudrait plutôt…

Moi : JE VAIS APPRENDRE LE UKULÉLÉ. C’est mon destin, comment ai-je pu passer à côté si longtemps ?

Et c’est ainsi qu’Elise ne trouva pas de place dans la vie.

Henri Gervex, Cerveau tentant de raisonner Elise

Ce qui est assez problématique dans un monde où on est censé trouver un travail à temps plein qui définit notre quotidien et même notre identité. Mais rien ne sert de se lamenter sur l’hostilité de ce bas monde pour les âmes créatives (après tout, si on n’est pas contents, on n’a qu’à déménager au pays des schtroumpfs pour devenir troubadour). Je préfère persévérer à chercher les petits chemins qui me permettent d’y évoluer sans sacrifier ce qui me tient à cœur. Je profite d’avoir beaucoup lu et réfléchi sur ce “problème” pour partager le fruit de mes tribulations à ceux qui par hasard s’y reconnaîtraient.

(J’ai beaucoup hésité à publier quelque chose sur le sujet parce que ça fait très “problème de riche” et les problème de riches ont arrêté d’être en vogue depuis la mort de Lamartine à peu près, mais trop tard, je suis lancée.)

Passion amoureuse, passion artistique, même combat

Rassurez-vous tout de suite, ce papillonnage ne s’applique pas à ma vie amoureuse, qui n’est d’ailleurs absolument pas le sujet (ouf). L’idée, c’est juste de filer une petite métaphore entre ces fonctionnements. Comme dans une relation amoureuse, quand on commence une nouvelle activité, il y a une période de lune de miel, où tout est idyllique. Tout semble facile, on a l’impression qu’on pourrait aller aussi loin qu’on voudrait, on se projette… Puis les premières difficultés arrivent.

  • Alors, on peut prendre sur soi pour les surmonter, et même si on ne retrouvera pas la même euphorie qu’au début, on découvrira de nouveaux bonheurs, celui d’avoir un soutien solide dans les moments durs, de pouvoir s’engager dans de vrais projets ensemble, etc.
  • Et si ça venait à ne pas marcher, on serait tenté de se dire qu’on a perdu notre temps, mais pas du tout ! Comme dans une relation amoureuse qu’il a fallu laisser derrière soi, on a appris et on a grandi. La bonne nouvelle, c’est que la séparation est beaucoup moins tragique avec un ukulélé qu’avec un être humain (tu peux même revenir quand tu veux vers le ukulélé si tu changes d’avis, il n’est pas rancunier !).

Bref, le but de cette comparaison, c’est de dire que le temps passé à aimer n’est jamais perdu. La limite de la comparaison, c’est que les relations que vous entretenez avec vos loisirs n’ont pas besoin d’être exclusives.

Faut-il choisir ?

Oui, il le faut, car la vie est ainsi, on ne peut pas commander tous les desserts au restaurant, épouser tous les jolis coeurs qui passent, ni porter une chemise imprimée léopard avec une jupe à fleurs. En navigant sur internet, on retrouve souvent le conseil de ne pas se forcer à choisir quand on traîne le charmant boulet de la multipotentialité : “voyez votre différence comme une chance ! expérimentez ! amusez-vous !” écrivent les spécialistes, qui visiblement ont passé trop de temps au pays des schtroumpfs. Merci Jami, mais j’aspire à me trouver une place quelque part dans ce monde, en fait.

Or le cœur du problème pour les multipassionnés, c’est de faire coïncider les sphères “respecter son identité plurielle dans le but d’être épanoui” et “gagner de l’argent parce qu’il faut manger à un moment quand même”. (Sur instagram, les influenceurs qui suivent ce fameux conseil de ne pas choisir et se présentent comme des créatifs qui manient aussi bien l’aquarelle, la couture, le chant, la photographie, la pâtisserie sans gluten, le yoga et le bouturage de mandarinier, surprise, ont bien souvent un.e partenaire ayant une situation financière stable. Ne vous y trompez pas !)

Mon idée pas du tout révolutionnaire, c’est de séparer totalement ces deux sphères : avoir un job (ce qui n’est pas si simple dans le contexte actuel mais c’est un autre sujet) et faire ce qui me passionne à côté. Et ce, jusqu’à ce que ce qui me passionne déborde dans la sphère de la rémunération : pas avant ! Et si ça n’arrive jamais, c’est la vie, je n’attendrai pas ça pour être heureuse. Cette solution paraît simple et évidente, mais quand on traîne sur internet, on tombe trop souvent sur des injonctions à suivre nos rêves dès aujourd’hui car seul le présent nous appartient, avec bien sûr des citations de sages indiens et des photos de levers de soleil.

Donc : oui, il faut choisir, SI vous voulez faire coincider une ou des passions avec votre métier, MAIS vous pouvez très bien ne pas le faire, AUQUEL CAS vous n’avez plus cette pression-là du choix, MAIS quand même un peu car votre temps sera limité par votre gagne-pain. Voilà, c’est beaucoup plus clair, non ?…

Van Gogh, Multipassionnés qui cherchent une solution à leur problème dans cet article

Retomber en enfance

L’enfance est bien souvent l’âge d’or des multipassionnés, où ils développent en toute innocence cette terrible tare qui leur portera préjudice dans quelques années. Pour peu qu’on ait des parents conciliants, on peut s’amuser à changer de sport et d’instrument tous les ans, remplir des carnets d’histoires et de dessins, briller dans toutes les matières à l’école, et par là récolter une approbation totale de la société. Puis, du jour, au lendemain, on nous demande : “bon, passons aux choses sérieuses, tu veux être scientifique, littéraire ou looser ?” et les choses se compliquent. Certaines personnes s’y font, d’autres vivent mal ce refoulement, et d’autres, comme moi, font leur petit bonhomme de chemin, mais toujours en traînant des aspirations artistiques comme des chewing-gum sous les chaussures.

Après les avoir tristement oubliées quelques années, je les ai retrouvées, mais avec mes yeux d’adultes. Tout avait changé. J’avais la ferme impression que si je voulais en faire quelque chose, c’était sérieusement ou rien. Tu veux écrire ? Très bien, mais alors écris un roman jusqu’au bout, publie-le, et crée-toi une présence en ligne pour trouver du boulot comme copywriter, car tu ne pourras pas vivre de tes droits d’auteur. Tu veux dessiner ? Ok, à la limite tu pourrais faire des livres pour enfant illustrés, mais alors fais ça correctement, forme-toi, et fais-toi un compte instagram quand ça ressemblera à quelque chose. Tu veux jouer de la musique ? Non, là par contre laisse tomber, tu ne rattraperas jamais le niveau de ceux qui ont fait dix ans de conservatoire.

Cette exigence est le lot est de ceux qui pensent que tout est possible dans leur vie. La vérité, c’est que cette mentalité m’a profondément déprimée, car alors qu’elle est censée nous permettre de concrétiser nos passions, elle peut surtout nous en dégoûter. Elle peut s’avérer très utile, mais quand elle apparaît au bon moment : pas avant. Car avant de vendre (même si ce n’est pas très romantique, c’est de ça qu’il s’agit, après tout), il faut être compétent. Et comment ai-je acquis mes compétences ? En remplissant des carnets, quand j’étais petite, sans objectif précis, sans me poser de questions et sans compter les heures.

C’est cet état d’esprit qu’il faudrait réussir à retrouver, car il permet de s’épanouir ici et maintenant, avant de peut-être un jour créer une casquette de pro sur-mesure pour cette passion. En se lançant dans l’aventure avec des yeux d’adulte, on va au contraire déformer sa passion pour cette casquette de pro, et on risque de passer à côté de toute sa potentialité. Et la magie dans tout ça, c’est qu’avec la mentalité d’enfant, la problématique du choix va se résoudre en partie d’elle-même.

Exemple : j’ai réussi à finir un roman parce que je suis retombée en enfance, j’ai laissé tomber mon organisation et mes to-do listes d’adultes pour m’y plonger sans compter les heures, parfois au prix de quelques nuits blanches. Par contre, j’ai naturellement laissé tomber mon idée de devenir graphiste, car c’est clairement un loisir que je me suis créé pour y poser une casquette de pro dès que possible, et je n’ai jamais ressenti cet état particulier où on arrête de compter les heures.

Conclusion

(Si vous vous demandez comment je peux conclure après être partie dans tous les sens, ne cherchez pas, c’est l’un de mes nombreux talents de multipotentielle).

Je pense que ce qui fait le plus de tort à un multipassionné, c’est de vouloir trouver un sens et une utilité à tout ce qu’il fait. Comme il fait trop de chose, sa vie devient alors une course contre le temps un peu vaine et très angoissante. J’ai moins l’impression d’être une vieille chaussette inutile depuis que j’ai compris que je ne perds pas mon temps quand je m’adonne à une activité destinée à être abandonnée un peu plus tard. C’est ma manière de passer le temps, d’apprendre, de grandir, elle est un peu étrange mais j’ai toujours fait avec. Par contre, je me fais beaucoup de mal quand je me mets à réfléchir à comment diable je pourrais gagner ma vie avec cette activité.

Pourtant, rien de plus normal, c’est comme ça qu’on nous apprend à penser, c’est cette mentalité qui nous permet de rester en vie dans le monde tel qu’il est aujourd’hui. Mais je peux vous dire qu’elle ne fonctionne PAS sur les pratiques créatives, car celles-ci demandent qu’on y passe des heures et des heures sans être rémunéré, et sans même la garantie de l’être un jour. Pour ma part, je compte donc protéger mon âme d’artiste en la séparant de la sphère professionnelle, pour la développer avec une mentalité d’enfant qui lui va beaucoup mieux. Concrètement, ça consiste à se coucher à pas-d’heure parce que je suis plongée dans l’écriture d’un roman, à bloguer au fil de l’eau sans niche et sans calendrier éditorial, etc. Il y aura peut-être d’autres hobbies qui apparaîtront puis disparaîtront, d’autres qui se développeront et cohabiteront. Pas de problème ! Si j’ai retrouvé mon enthousiasme de gamine pour l’écriture, je défendrai la place qui lui revient dans ma vie bec et ongles.

Je peux ainsi profiter du double avantage de me sentir à nouveau heureuse de créer (vous avez vu comme les gosses sont heureux quand ils dessinent une maison ??), et de progresser. Si un jour j’ai assez progressé pour passer à la vitesse supérieure et me professionnaliser, je pense que je le saurai et que je m’organiserai en conséquence. Mais pas la peine de se prendre la tête avant !

Conclusion de la conclusion, il s’agit de mon expérience personnelle que j’ai décidé de partager dans l’idée un peu hasardeuse que quelqu’un s’y retrouverait, mais le plus important, c’est d’envoyer valser les injonctions et de bidouiller comme bon nous semble pour se créer une vie qui nous va bien. Et comme ça prend du temps, avoir des objectifs c’est bien beau, mais n’oublions pas d’apprécier le chemin comme il se doit ! *insérer ici un proverbe indien et une photo de lever de soleil*

8 Commentaires

  1. Le coloc bien avisé

    Ça soigne mieux mes angoisses que les levers de soleil et les citations indiennes, ce genre d’articles 🙂

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    • Elise

      Normal, tes études ne peuvent que t’amener à avoir bon goût en termes de lecture héhé

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  2. Alexandre

    Article très agréable à lire et interressant.
    Je me retrouve totalement dans ton texte et c’est bon de savoir qu’il existe un terme à cette accumulation de passion !

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    • Elise

      Merci beaucoup pour ta lecture et ton commentaire Alex ! C’est sûr que tu auras tenté pas mal de choses toi aussi, je suis très heureuse que mon article ait pu faire écho !

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  3. Juliette

    Contente de retrouver ta plume ! (Mais aussi ton humour et ton sens de la réflexion)
    Je suis un peu du même avis que toi, je me reconnais pas trop dans la figure du « free-lance-créatif-qui-veut-absolument-faire-de-son-art-son-métier » et je préfère pour l’instant séparer travail et passion… mais pour autant, je ne me vois plus trop comme une enfant qui bidouille ses trucs ^^ le plaisir est important, bien sûr, mais il y aussi le bonheur immense de porter un projet plus grand et de l’amener au bout !
    Peut-être une voie du milieu entre l’enfant qui bidouille et l’adulte ultra-pro ? 🤔

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    • Elise

      Merci beaucoup ! Contente de m’y être remis ! Oui je suis complètement d’accord avec toi, mais le paradoxe que je me suis découvert, c’est que pour porter un projet jusqu’au bout comme une adulte, il fallait s’y plonger comme un enfant… donc c’est absolument un mélange entre les deux qui me convient ! Merci pour ta lecture et ton ajout pertinent comme d’hab 🙂

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  4. Jessica Cousin

    Comme je suis heureuse de t’avoir découverte sur Instagram! Ton blog est tellement frais et sympathique! Comme je me retrouve en toi! Il faut croire que tous les artistes ont des points communs 😉 j’ai adoré ce post! Tu as compris beaucoup de choses (bien avant moi😂)Ceci dit, il n’est jamais trop tard! Comme toi, je suis prof (si j’ai bien compris) et «multipotentiel » mais je préfère dire « multiste ». J’ai commencé par la danse mais je me suis blessée donc je me suis tournée vers le théâtre. Mais j’aimais aussi beaucoup chanter. Donc j’ai fait une école de théâtre après la fac de lettres ( quand est littéraire…pas trop de choix!) j’ai commencé à travailler et à donner des cours de théâtre, faire de la mise en scène et ça m’a éclatée! D’ailleurs tu peux voir un docu sur mon site http://www.jessicacousin.com. Et puis l’écriture a toujours été présente donc je publie mon 1er roman. Et là, je prépare un seule en scène mais peut-être que ce sera autre chose…comme tu l’as si bien dit: il ne faut pas s’empêcher de faire les choses qu’on aime et qui nous fait nous sentir bien même si cela n’aboutit pas. C’est l’instant présent, ce moment de création qui est jubilatoire! Pour ma part, j’en suis venu à cette conclusion en achevant tout de même certains projets comme la mise en scène de Charlotte Delbo avec des élèves de 3emes ou la publication d’un livre ou encore faire une école de théâtre…c’est comme si une fois que c’était fait, ce n’était plus à faire! Voilà! Je n’aime pas ce mot mais je me « contente » de ça. J’ai appris à aimer mon boulot de prof qui me laisse du temps pour faire ce que j’aime. Je ne suis pas dans la déroute financière ni dans l’aisance. Donc continue de prendre plaisir à faire ce que tu fais et malgré toi, tu verras que des choses se feront.( Même si c’est apprendre le ukulélé😂 j’ai appris à jouer de la basse)
    Bonne continuation et belle route à toi! Au plaisir de te lire!
    À bientôt.

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    • Elise

      Merci beaucoup pour ta lecture et ton commentaire ! C’est un immense plaisir d’avoir une nouvelle lectrice qui se retrouve dans mes articles ! J’aime beaucoup ta manière d’appréhender la vie, en ne te refusant rien et en menant à bout certains accomplissements sans en faire une fin en soi. J’espère conserver la même attitude et explorer autant de chemins que toi ! Je ne suis plus prof en collège, d’ailleurs mon expérience m’a plutôt donné l’impression que ce métier ne me laisserait le temps pour rien. Même si la quantité d’heures de cours est légère, je passais tellement de temps à les préparer, et je réfléchissais toujours dans un coin de ma tête aux problématiques de tel ou tel élève… impossible d’y trouver de l’espace pour d’autres projets ! Mais c’est sans doute aussi une question d’habitude. Bravo à toi pour ton parcours en tout cas et merci encore pour ton commentaire !

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